Posté le 11.06.2008 par sinuzoid
J'avais tout planifié, tout prévu. L'interminable attente jusqu'au mois de juin, les promesses du printemps, la déception, l'errance, le danger, l'imprévu de l'amour, et la claque fatale de Madame Camarde. Moteur. Action.
Ma vie ressemble à un festin virtuel de femmes, d'ivresses. Un désir, voilà ce que je suis et rien de plus. Toujours envie de tout, de n'importe quoi, de rien. Partir. Rester. Jouir. Boire jusqu'à plus soif. Et pleurer.
Sombre nuit des Batignolles.
Les soirs de fin de semaine, tous les ivrognes, tous les célibataires et toutes les femmes perdues se retrouvent à l'endroit, pour se mettre à l'envers le plus souvent, une fois périmé l'espoir de ne pas finir la nuit seul.
Pourquoi donc suis-je aller m'enterrer dans cet "endroit" sordide, me demandé-je toutes les fois qu'un désir m'y conduit. Sans doute, pour ne pas rentrer seul. Le pire, c'est que le plus souvent, ça marche. Il y a une technique.
D'abord, il faut afficher une décontraction sans failles. Juste un petit verre au bar, long drink de préférence. J'opte souvent pour le bacardi coca, qui soûle et nourrit à la fois, et insiste pour que le barman (un guignol replète qui passe son temps à jongler avec les bouteilles) y mette un bon coup de citron vert, pour la santé et pour acidifier l'haleine.
Donc je sirote ça et je repère deux belles négresses à deux tabourets de moi. L'une sublime, l'autre à peine jolie, mais un regard de panthère. Je renonce à la première direct. Et joue mon rôle à fond.
D'abord accrocher le regard. Pour ça, échanger deux mots avec le barman. Le faire rire, si possible. Par ricochet, un regard en direction des deux files. Ça y est, les yeux se rencontrent. Je suis repéré. La partie est déjà presque gagnée.
Ensuite, il faut qu'en me regardant elles se disent : ce mec seul a l'air un peu triste, il est sans doute venu ici pour boire un chagrin d'amour, et peut-être se trouver une petite avec qui passer la nuit, il a plein d'énergie à revendre, il est encore amoureux ça se voit et au moins il ne va pas me prendre la tête après pour me revoir. Il a de beaux yeux, il a pas l'air trop mal foutu, et si ça se trouve il a une grosse bite - Voilà ce qu'elles se disent, en sirotant leur long island. Du moins j'espère.
Ensuite, c'est simple : un petit coup d'oeil sur le côté, plus insistant cette fois. Une réplique simple, rapide, et efficace. Après tout on est dans un bar de nuit, là pour faire des rencontres, et pourquoi pas goûter, du bout des lèvres, au doux miel de la tendresse humaine. Un "Ca va?" suffit, suivi d'un "On boit un verre ensemble?" - puis translation, discussion. Sur ce coup-là c'est elle qui m'offre un verre. Autant dire que c'est plié. Je peux prendre mon temps. Siroter. Afrikaners qu'elles sont, filles d'ambassadeur. On parle politique, drama, littérature fin de siècle. On sort tous les deux fumer une cigarette. Elle s'asseoit et me lance, charmante : "Tu vois, je suis une fille intelligente, mais je sais aussi être frivole. Alors est-ce que tu veux coucher avec moi?" J'ai répondu "Oui". Et puis on est allés chez moi. Ca coûte pas si cher de se sentir vivre et mourir entre les cuisses d'une inconnue.
J'y retourne plus souvent que je crois, à l'endroit, quand l'envie devient pressante. Avec une belle surprise à la clé. L'autre soir je me trouve en compagnie d'un Amerloque féru d'Emile Ajar et de son ami teuton, la tournée des bars du cinquième, juste pour les souvenirs, et puis le naufrage habituel. Je mangerais de la vache enragée, du cochon de lait, tellement j'ai envie de vivre. Merde, vivre, comme dans la chanson de Love "Que vida!"
Je trouve mon bonheur et même au-delà, une affamée comme moi, jusqu'à l'aube et même jusqu'au zénith, interminable, interminable, interminable va et vient des corps.
Réveil le lendemain, ou le surlendemain je ne sais plus, je décide d'aller boire un café aux Caves Populaires, un de ces troquets pour RMIstes et artistes ratés. Ce matin là dimanche, la porte est fermée, les clients passent par la fenêtre en pouffant de rire, comme des cambrioleurs de soif.
Après mon café je m'assois sur le rebord de la fenêtre pour fumer une cigarette. Une douce langueur traverse mon corps. Le soleil tape mon front, c'est dimanche matin, la rue Nollet, et le bitume a des odeurs d'été.
La voilà. Ca y est. Elle a tourné à l'angle de rue des Dames et se dirige vers le café. Petite. Brune. Yeux bridés. Comme échappée d'un manga. Si elle entre dans ce café je la demande en mariage et lui fais quatre enfants.
Elle approche de la fenêtre. Je me décale et lui propose de lui faire la courte échelle. Elle rit. C'est gagné.
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Posté le 03.04.2008 par sinuzoid
La vie est remarquablement mise en scène. A en faire rougir d'envie le plus chevronné des scénaristes. Les bras m'en tombent. Nos existences s'enchaînent comme d'inlassables fins suivies d'inlassables débuts, nos problématiques personnelles, nos enjeux, rebondissent en actes bien séparés - et je me demande, aujourd'hui, plutôt ce soir, alors que je viens de résoudre un de mes plus profonds conflits, si nous cherchons, scénaristes, à imiter la vie, ou si c'est la vie, à travers nous, cette fois simples humains, qui cherche à imiter les belles histoires. Les bras m'en tombent. Tout se débloque. Je remercie par avance le créateur (grand-père? Dieu? Un imposteur mort, exilé sur une autre planète?) qui a donné vie à ses fantasmes dans mon corps. Comme le demandait Borges, le plus moderne de nos auteurs, "De quel livre sommes-nous les héros? Conte fantastique ou roman réaliste?" C'est là toute la question. Nous sommes des personnages, et plus que jamais aujourd'hui. Il suffit d'observer les répercussions des séries hospitalières (d'Urgences à Dr House en passant par Scrubs et Grey's Anatomy) sur le personnel médical pour constater que les histoires, les fictions, guident nos pas et nos manières, bien plus que la vie ne guide les histoires.
La leçon de tout cela? Sentons-nous scénaristes à chaque instant responsables de nos écrits : ce sont les comportements de demain que nous décrivons. Voyez comment les livres de science fiction d'Huxley, Bradbury ou Orwell, ont façonné les sociétés contemporaines! "L'imaginaire, c'est ce qui tend à devenir réel." (Breton) Tant que les auteurs seront pessimistes sur l'humanité, l'humanité dépérira. J'attends la prochaine utopie avec impatience.
Posté le 10.03.2008 par sinuzoid
2048 : centenaire de la creation de l Etat d Isarel. Le pays est a son apogee. Mais certains signes, en particulier demographiques (emigration massive, taux de natalite au plus bas, excepte chez les orthodoxes) et politiques (influence maximum des extremistes religieux et des militaires sur le fonctionnement de l Etat) laissent entrevoir quelques failles.
En l an 2051, John Mac Difool, ressortissant americain (Californie), debarqua a Jerusalem, defonce aux acides. Conquis par l ambiance religieuse, il se trouva assez rapidement persuade qu il etait le Messie. La police israelienne le retrouva a moitie nu, a contresens sur l autoroute A 1, qui va de Jerusalem a Tel Aviv, tirant derriere lui un ane sur lequel il avait installe une prostituee arabe, elle aussi droguee, et parlant en parfait yiddish aux policiers qui l interpelerent.
John Mac Difool fut jete en prison (pour avoir frequente une prostituee arabe) pendant plusieurs semaines. Entre temps, en ville, la rumeur s etait repandue que le Messie etait enfin arrive a Jerusalem, apres 2800 d attente. La plupart des Israeliens, coutumiers du fait, ne crurent pas a la supercherie, mais dans les milieux orthodoxes, on pensait deja a instrumentaliser le jeune americain pour perenniser un Etat d Israel fragilise par la menace des milices d Al Qaeda postees un peu partout en CisJordanie (armees par la Turquie, soutenues par les armees chinoise et indienne).
Le president americain Tom Cruise (devenu immortel grace a diverses operations chirurgicales de haut vol), decreta que le Messie devait revenir au pays. D apres negociations s en suivirent entre Israel et les USA. Secretement, le gouvernement americain, fortement noyaute par l Eglise de Scientologie, voulait eliminer John Mac Difool qui representait un danger pour le Nouveau Mythe. Israel refusa de liberer le Messie qui finit par se suicider en prison.
Cet incident diplomatique, en apparence anodin, signa l arret de mort des relations entre les USA et Israel, qui se trouva du coup fortement fragilisee. En l espace de quelques mois, le pays fut envahi par les milices, bientot regroupees en une seule armee, de CisJordanie. Tsahal essuya la plus grande - et la seule - defaite de son histoire. Des milliers de soldats furent faits prisonniers, et envoyes dans les nombreuses prisons ou l on entassait autrefois les terroristes palestiniens. Tel Aviv et Haifa furent massivement bombardees. Les bulldozers Caterpillar, qui servaient autrefois a detruire les maisons de feyaddin, furent requisitonnes pour abattre les 650 kilometres de mur qui separaient la Cisjordanie d Israel. Jerusalem fut le theatre d une sanglante guerilla urbaine, entre les forces speciales palestiniennes et des poches de resistance de colons et de rabbins postes dans le quartier juif de la vieille ville. Le mur des lamentations fut crible de balles, et aujourd hui encore, un immense Allah Akhbar est grave dessus.
La communaute internationale laissa faire : les USA, engages dans une conquete spatiale aussi couteuse que messianique (realisation des propheties scientologues, construction de biospheres sur la Lune pour echapper a la pollution) avaient depuis la conquete de la Syrie et de l Iran cesse de voir en Israel un allie strategique, les Europeens, Grande Bretagne en tete, estimerent qu ils avaient une dette envers les Palestiniens, surtout ils avaient deja fort a faire en Afrique ou l'ogre chinois captait tous les marches. Seule la Russie, redevenue communiste, proposa plusieurs milliers de visas aux juifs deplaces, qui constituaient une main d oeuvre peu couteuse pour la dictature du Proletariat. L Etat Palestinien vit le jour en 2052. Le gouvernement en place proclama le droit au retour. Les populations juives furent deplacees dans le desert du Neguev et regroupees en kibboutz pour y faire pousser des oranges. Ce pays qu on appelait Israel avait donc officiellement disparu. Haifa, Tel Aviv, Jerusalem passerent sous controle palestinien. Seules, quelques villes et villages resterent sous autorite juive, au prix d interminables negociations avec l ONU.
Les discotheques de Tel Aviv furent transformees en mosquees, et bientot des colons musulmans vinrent s installer a Jerusalem Ouest. Les anciennes colonies juives de CisJordanie furent transformees en reserves, ou l on pouvait decouvrir les traditions hebraiques. Seules, quelques communautes religieuses pacifistes (notamment, les Samaritains de Naplouze), ou autres organisations dissidentes isareliennes, mais aussi, les Israeliens quiaccepterent de se convertir a l Islam, furent epargnees par ce qu on commencait deja a appeler, dans la Diaspora, la "deuxieme Shoah". Du reste, la plupart des Juifs internationaux, s ils condamnerent l invasion palestinienne, ne firent rien pour soutenir leur semblables. En avaient-ils le pouvoir? Certains historiens evoquerent plutot une "secrete et retorse vengeance de la diaspora juive, des 'moutons qui s etaient laisses egorger', sur la classe dominante, ashkenaze et sioniste, des pionniers."
Les Palestiniens continuerent leur politique agressive a l encontre des Juifs. De nombreux check points furent installes dans l ancienne Israel pour controler les flux de population juive, et les opposants au nouveau regime furent envoyes en prison.
La premiere vague d attentats contre les Palestiniens commenca l annee suivante. Naplouze, baptisee 'capitale du nouveau monde arabe' par les visiteurs occidentaux, fut la premiere cible de ces attentats, d abord dans un hammam, puis dans une mosquee, faisant plus de 150 morts. Le massacre fut revendique par un groupe d etudiants juifs qui allait devenir, plus tard, l ennemi numero 1 de l Etat Palestinien.
L etat d urgence fut rapidement decrete, et la Palestine resta sous commandement militaire. Des synagogues furent rasees, des maisons de colons detruites, et l opinion mondiale ne tarda pas a soutenir la cause du peuple juif. Porter une kippa devint signe de revolte contre toutes les formes d oppression.
Posté le 22.02.2008 par sinuzoid
Les grandes révolutions ont leur lot de martyrs. Refaisons l'Histoire en quelques lignes, et comme Faulkner, imaginons que celle-ci nous est contée par un idiot. Parmi les écrivains du siècle passé, je ne vois que Bukowski, l'immigré allemand, l'ivrogne, le baiseur, le troubadour des bas fonds et surtout, le théoricien du cauchemar américain, pour donner le ton des années à venir. Buko disait : "Le capitalisme a dévoré le communisme, il ne reste plus au capitalisme qu'à se dévorer lui même."
1989 : Chute du mur de Berlin, suivie deux ans plus tard du démantèlement de L'Union Soviétique, si bien appelé "Perestroïka". Les systèmes de production de l'ancien régime sont bradés à des anciens dissidents - des gangsters, des hommes d'affaires, des agents du KGB - que du beau linge.
2001 : Assassinat du commandant Massoud en Afghanistan. Assassinat du militant altermondialiste Carlo Giulani lors du sommet de l'OMC à Gênes (pour plus de renseignements sur cet événement en apparence anodin : http://fr.wikipedia.org/wiki/Carlo_Giuliani ). Année 0 de la grande révolution du XXI ème siècle. En septembre, une première attaque est portée contre le système capitaliste, avec l'effondrement des deux tours du WTC à New York. Propagande anti-islamique dans à peu près tous les médias de l'Occident.
2002 : En France, le candidat d'extrême droite Jean-Marie Le Pen arrive aux deuxième tour avec 18% des suffrages et un taux d'abstention record. Les commentateurs de l'époque stigmatisent un désintérêt des citoyens pour les questions politiques. On parle déjà d'une "crise de la démocratie"
2003 : Début de la guerre en Irak. Prise de Bagdad. Attentats à Londres et Madrid. Le nouveau premier ministre espagnol Zapatero ordonne le retrait immédiat des troupes espagnoles en Irak.
2006 : Procès de l'ancien dictateur irakien Saddam Hussein, jugé pour pour crime de guerre et crime contre l'humanité. Saddam Hussein est condamné à mort et pendu à Bagdad. Son exécution est retransmise sur internet et dans les médias du monde entier.
2005 : Suite à la mort de 2 jeunes gens (de type maghrébin) dans un transformateur électrique à Clichy sous Bois, de violentes émeutes éclatent dans les banlieues françaises. Le ministre de l'Intérieur de l'époque propose de vider la banlieue de ses voyous et de "nettoyer les cités au karcher", une formule qui fait scandale mais qui lui vaut la sympathie des électeurs d'extrême droite.
2007 : Election de Nicolas Sarkozy au poste de président de la République française, face à la candidate socialiste Ségolène Royal. Forte mobilisation dans les urnes. Jean Marie Le Pen ne dépasse pas la barre des 5%. Sa fille Marine déclare "la victoire des idées de Jean-Marie Le Pen".. Le président annonce de grands changements et surtout, le rétablissement du pouvoir d'achat des Français. Il passe ses vacances dans le ranch du président américain Georges Bush, après avoir séjourné dans le yacht de l'homme d'affaires Vincent Bolloré. D'une manière générale, les journaux de gauche dénoncent une forme de connivence entre le président et les grands patrons, particulièrement des grands groupes de communication. Au mois de décembre, de nouvelles émeutes éclatent à Villiers le Bel, suite à la mort de deux jeunes de 14 ans, percutés par une voiture de police. Nouvelles émeutes. Le président refuse la théorie de la crise sociale, lui préférant une emprise de la "voyoucratie" sur les quartiers. La quasi totalité des personnes interpelées avait un casier judiciaire vierge.
2008 : En raison d'une conjoncture économique catastrophique (crise des subprimes aux USA, scandale de la Société Générale, croissance au ralenti), mais aussi d'une mauvaise gestion de son image (divorce, pipolisation, instrumentalisation des médias, effets d'annonces, goût pour le luxe), le président est en chute libre dans les sondages. Il annonce un "retour du religieux" dans la société civile, organise des opérations coup de poing dans les banlieues, et multiplie les annonces de réforme pour détourner l'attention.
Cette chronologie est purement subjective. Surtout, elle ne doit pas s'arrêter là. Des gens continuent de lutter pour un Idéal de Justice. Aussi ridicule que cette idée puisse paraître, il existe une frange de la société civile (et ce à l'échelle du monde), qui continue de penser qu'un autre monde est possible. Un monde meilleur, un monde juste, un monde sans armes et sans guerres, comme une étoile immuable que fixent, depuis la nuit des temps et depuis leur nuit de combat, les révolutionnaires, avec leurs moustaches de chats.
Je laisse la parole aux vieux Charles, s'adressant aux écrivains : "Si vous quittez votre machine à écrire, vous êtes foutus." J'entends son message. Quand j'écris, j'ai une mitraillette entre les mains. Une mitraillette inoffensive, qui ne tue que les mauvaise idées. Hasta la Victoria Sempre.
Posté le 08.02.2008 par sinuzoid
Un bon scénariste se doit, chaque jour, de consulter le journal. Et pour ainsi dire, même, les journaux, toutes les publications quotidiennes et hebdomadaires, de Charlie à Figaro, du Monde à la gazette spécialisée, du Courrier International au Canard enchaîné en passant par le Monde Diplomatique et Les Echos, mais aussi Le Parisien et Sud Ouest. C'est ainsi. Nous autres scénaristes avons pour devoir de sentir chaque jour la grande vibration de l'Histoire, ce carnivore jamais repu, et ce aussi bien à travers les brèves gauchistes que les panégyriques à la libre entreprise, à toutes les échelles, objective et subjective, capitale et régionale, un oeil toujours vers le fait divers croustillant (aujourd'hui par exemple, Katoucha, la princesse peule, qui lutte contre l'excision en Afrique, disparue après une soirée bien arrrosée non loin de sa péniche du Pont Alexandre III) et l'actualité internationale.
En ce qui me concerne, je nourris une passion quasi amoureuse pour les journaux. Je trouve que le rapport au quotidien (à ce que le quotidien "a de plus précaire", comme disait Breton), est même la base de toutes choses. Et pour cette raison, j'affectionne particulièrement les journaux intimes d'écrivains, ces diaires glaireux et diarrhéiques où s'épanchent leurs corps et leurs humeurs, et parfois, aussi, entre les lignes, leur âme au sens le plus physique qui peut être donné à ce mot.
Sur ce dernier point, je recommande particulièrement le "Journal" de Kafka, sublime révélation des clés de l'oeuvre de Franz, qu'on sait déjà, sur le Père et le rapport à l'Autorité sous toutes ses formes (bureaucratique mais aussi, surtout, à l'Autorité Suprême de la Mort qu'ont si bien présentie les kmers rouges plus tard... Sans cynisme de ma part - voir article plus haut sur la révolution des khmers rouges) - je recommande aussi le "Journal d'un séducteur", de Kierkegaard, prodige de réflexion philosophique sur l'amour au jour le jour.
Il existe aussi des publications nauséabondes dans ce sens, héritées de l'auto-fiction, je parle de Bobin et Camus (Renaud, pas Albert), en France, et de toute la Chik Litt américaine qu'on trouve sur les pages web. Ne pas confondre le quotidien et l'ennui. Qu'est-ce en effet qu'un écrivain, sinon l'illusioniste qui transforme l'ennui du quotidien en éternelle joie?
Posté le 20.01.2008 par sinuzoid
Charlie Chaplin dans "Les Temps Modernes"
Posté le 03.01.2008 par sinuzoid
C'est décidé.
Je ne parlerai plus de politique dans ce blog. Depuis que je m'intéresse à la politique (depuis trop longtemps), je deviens paranoïaque, aigri et triste. Il faut dire que les dernières nouvelles ne sont pas très encourageantes (vous savez de quoi je parle). Il nous reste quelques raisons d'espérer, notamment outre atlantique, que le monde prenne une autre direction : dans la série 24 heures, le président des Etats-Unis est noir. Quand on sait l'importance du concept de scénario dans l'histoire de ce pays, il n'est pas interdit d'imaginer qu'Obama soit élu.
Pakistan, Kenya, Algérie, la grande lutte dialectique continue. C'est la même guerre depuis la nuit des temps.
Posté le 22.12.2007 par sinuzoid
J'ai vu l'autre jour au zapping un designer londonien exprimer un point de vue très lucide sur le système capitaliste.
S'appuyant sur l'exemple du film La Planète Interdite, de Fred Wilcox, sorti en 1956, ce dernier compare notre société à une sorte de monstre, non plus réel mais virtuel, qui absorbe toutes les attaques dont il est l'objet et s'en accomode en quelques secondes.
Tel est le monde que nous laissent nos pères : une sphère phosphorescente et poymorphe, qui a fait de l'idée de Révolution son principe actif, le moteur de ses transformations, et qui n'offre pas d'autre alternative que le retrait, l'ascèse, ou la lutte armée.
Vu dans le métro cet automne : Frédéric Beigbeder, torse nu, lisant La Société de Consommation de Baudrillard, regard en coin vers l'objectif, c'est-à-dire vers nous, consommateurs, comme un gros Fuck à toute autre forme de contestation.
Posté le 12.12.2007 par sinuzoid
Nous parlons beaucoup, ces temps-ci, j'entends par là depuis le mois de mai, de la Révolution. D'aucuns l'appellent Changement, Rupture, Nouveauté, mais peu importe, c'est toujours le même désir qui est aux commandes, l'envie de tout foutre en l'air.
Je n'ai pas très envie de parler du Président en ces pages, je l'ai déjà évoqué plus bas, et je suis persuadé que d'autres s'aventurent bien mieux que moi sur ce terrain.
Je veux parler de nos pères, de ceux-là même qui voulaient, à 20 ans, faire la révolution, vers mai 68, et qui sont aujourd'hui bien placés dans de grandes entreprises du secteur tertiaire, du moins ceux qui criaient bien fort derrière les barricades. C'est bien normal : toute idée de Révolution porte en elle une volonté d'hégémonie (pour parler comme les historiens). Il suffit de se référer aux deux grands modèles - la Révolution française (avènement de la Bourgeoisie en Europe) - la Révolution Américaine (naissance du libéralisme outre Atlantique). Je ne dénigre pas les avancées de ces deux Révolutions, bien au contraire, observez que j'y appose la majuscule. Je constate seulement que la Révolution, parfois, s'arrête trop vite sur ses acquis, se repose trop vite sur ses lauriers, et ce pour des raisons qui sont le plus souvent générationnelles (qu'on ne me reproche pas de parler de la Révolution avec des mots d'historien). Je m'explique.
Sur le général, d'abord : les ambitieux prennent le visage des opprimés pour se débarrasser des oppresseurs, dans le seul but de jouir à leur tour des avantages - que dis-je, des privilèges réservés aux oppresseurs (qu'on peut appeler à l'envi puissants, propriétaires, seigneurs, et toute la vulgate marxiste va dans ce sens). Je pose ce principe en prémisse de syllogisme.
La mineure, c'est que les petits Parisiens du joli mois de mai se prenaient, eux aussi, pour des opprimés. Ils soutenaient les ouvriers en grève, ils étaient pour la libération des peuples colonisés, contre la guerre, contre les bonnes moeurs. Et répétaient les grandes phrases de Rimbaud "L'imagination au pouvoir" et tutti quanti. Et ils ont réussi! Leur révolution, mai 68, ils l'ont réussie, ils l'ont gagnée! De Gaulle est parti, Giscard a ouvert les vannes de l'image libre, et nous y voici, mai 68 réalisé, "L'imagination au Pouvoir", le XIXème aussi a eu ses Lumières, ses Illuminations.
Tant mieux. Les spectacles sont plus attrayants et plus diversifiés aujourd'hui. Et ils rapportent un maximun d'argent à nos pères, trotskystes, maoïstes, marxistes, léninistes, situationnistes (plus rares cela dit) - ils "occupent le terrain", ils ont combattu ferme pour avoir leur place au chaud. Et répété une fois de plus le grand Carnaval de la Révolution. Tout ça pour une place au chaud. Mais ont-ils donc oublié "Changer la vie", "Transformer le monde"? Ces pensées là disparaissent-elles du corps partir d'un certain âge?
Le pire, c'est qu'ils pensent qu'à présent, c'est fini, que l'idée de révolution est aujourd'hui dépassée, morte dans l'oeuf, et qu'à partir du moment où ils l'ont faite, nul n'a besoin de la faire. Mais ce n'est pas fini! Loin de là!
Un obstacle se dresse sur notre route. La suite au prochain épisode.
Posté le 12.11.2007 par sinuzoid
Petite hommage à Edouard Levé (parti dernièrement), Eliot Smith, Yukio Mishima, Guy Debord, Gilles Deleuze, Ernest Hemingway, Gérard de Nerval, ian Curtis, Stefan Zweig, Henry de Montherlant, René Crevel, Viriginia Woolf.
Et aux anonymes, privés de gloire posthume.
Écrire : miser sur la misère.
Écrire : parier et gagner à tous les coups (comme les joueurs invétérés du Grand Jeu).
Écrire :
Plusieurs cas de figure :
1°) Votre oeuvre est lue, comprise, bien reçue, vous connaissez la gloire et les fastes, mais il y a fort à parier pour que vous tombiez dans l'oubli dès après votre mort (voir Anatole France, Pierre Loti, pour ne citer qu'eux).
2°) Votre oeuvre est ignorée, mal comprise, mal reçue, vous passez toute votre vie dans un profond dénuement, mais au moment d'expirer vous pouvez toujours espérer que votre disparition jette une lumière nouvelle sur cette oeuvre que le temps ne détruira pas, mais au contraire renforcera ; vous étiez, comme on dit, en avance sur votre temps. Les exemples sur ce point sont nombreux (Baudelaire, Rimbaud, etc.).
3°) Votre oeuvre est ignorée, mal comprise, mal reçue, etc. Mais c'est parce que votre oeuvre est mauvaise. Vous avez tout raté jusqu'à votre oeuvre. Sinistres dénouements à prévoir. De nombreux écrivains ratés se sont suicidés pour attirer l'attention sur leur oeuvre. Mais dans ce dernier cas, mourir ne vous empêche pas d'imaginer, comme dans le cas de figure n°2, que vous êtes un grand maudit, et que précisément comme le dit Nieztsche, "on peut mourir d'être immortel" (à l'instar de tous les grands maudits vous connaissez votre Nietzsche par coeur).
Écrire, écrire, écrire : il n'y a rien à perdre. Pari gagné à tous les coups.