J'avais tout planifié, tout prévu. L'interminable attente jusqu'au mois de juin, les promesses du printemps, la déception, l'errance, le danger, l'imprévu de l'amour, et la claque fatale de Madame Camarde. Moteur. Action.
Ma vie ressemble à un festin virtuel de femmes, d'ivresses. Un désir, voilà ce que je suis et rien de plus. Toujours envie de tout, de n'importe quoi, de rien. Partir. Rester. Jouir. Boire jusqu'à plus soif. Et pleurer.
Sombre nuit des Batignolles.
Les soirs de fin de semaine, tous les ivrognes, tous les célibataires et toutes les femmes perdues se retrouvent à l'endroit, pour se mettre à l'envers le plus souvent, une fois périmé l'espoir de ne pas finir la nuit seul.
Pourquoi donc suis-je aller m'enterrer dans cet "endroit" sordide, me demandé-je toutes les fois qu'un désir m'y conduit. Sans doute, pour ne pas rentrer seul. Le pire, c'est que le plus souvent, ça marche. Il y a une technique.
D'abord, il faut afficher une décontraction sans failles. Juste un petit verre au bar, long drink de préférence. J'opte souvent pour le bacardi coca, qui soûle et nourrit à la fois, et insiste pour que le barman (un guignol replète qui passe son temps à jongler avec les bouteilles) y mette un bon coup de citron vert, pour la santé et pour acidifier l'haleine.
Donc je sirote ça et je repère deux belles négresses à deux tabourets de moi. L'une sublime, l'autre à peine jolie, mais un regard de panthère. Je renonce à la première direct. Et joue mon rôle à fond.
D'abord accrocher le regard. Pour ça, échanger deux mots avec le barman. Le faire rire, si possible. Par ricochet, un regard en direction des deux files. Ça y est, les yeux se rencontrent. Je suis repéré. La partie est déjà presque gagnée.
Ensuite, il faut qu'en me regardant elles se disent : ce mec seul a l'air un peu triste, il est sans doute venu ici pour boire un chagrin d'amour, et peut-être se trouver une petite avec qui passer la nuit, il a plein d'énergie à revendre, il est encore amoureux ça se voit et au moins il ne va pas me prendre la tête après pour me revoir. Il a de beaux yeux, il a pas l'air trop mal foutu, et si ça se trouve il a une grosse bite - Voilà ce qu'elles se disent, en sirotant leur long island. Du moins j'espère.
Ensuite, c'est simple : un petit coup d'oeil sur le côté, plus insistant cette fois. Une réplique simple, rapide, et efficace. Après tout on est dans un bar de nuit, là pour faire des rencontres, et pourquoi pas goûter, du bout des lèvres, au doux miel de la tendresse humaine. Un "Ca va?" suffit, suivi d'un "On boit un verre ensemble?" - puis translation, discussion. Sur ce coup-là c'est elle qui m'offre un verre. Autant dire que c'est plié. Je peux prendre mon temps. Siroter. Afrikaners qu'elles sont, filles d'ambassadeur. On parle politique, drama, littérature fin de siècle. On sort tous les deux fumer une cigarette. Elle s'asseoit et me lance, charmante : "Tu vois, je suis une fille intelligente, mais je sais aussi être frivole. Alors est-ce que tu veux coucher avec moi?" J'ai répondu "Oui". Et puis on est allés chez moi. Ca coûte pas si cher de se sentir vivre et mourir entre les cuisses d'une inconnue.
J'y retourne plus souvent que je crois, à l'endroit, quand l'envie devient pressante. Avec une belle surprise à la clé. L'autre soir je me trouve en compagnie d'un Amerloque féru d'Emile Ajar et de son ami teuton, la tournée des bars du cinquième, juste pour les souvenirs, et puis le naufrage habituel. Je mangerais de la vache enragée, du cochon de lait, tellement j'ai envie de vivre. Merde, vivre, comme dans la chanson de Love "Que vida!"
Je trouve mon bonheur et même au-delà, une affamée comme moi, jusqu'à l'aube et même jusqu'au zénith, interminable, interminable, interminable va et vient des corps.
Réveil le lendemain, ou le surlendemain je ne sais plus, je décide d'aller boire un café aux Caves Populaires, un de ces troquets pour RMIstes et artistes ratés. Ce matin là dimanche, la porte est fermée, les clients passent par la fenêtre en pouffant de rire, comme des cambrioleurs de soif.
Après mon café je m'assois sur le rebord de la fenêtre pour fumer une cigarette. Une douce langueur traverse mon corps. Le soleil tape mon front, c'est dimanche matin, la rue Nollet, et le bitume a des odeurs d'été.
La voilà. Ca y est. Elle a tourné à l'angle de rue des Dames et se dirige vers le café. Petite. Brune. Yeux bridés. Comme échappée d'un manga. Si elle entre dans ce café je la demande en mariage et lui fais quatre enfants.
Elle approche de la fenêtre. Je me décale et lui propose de lui faire la courte échelle. Elle rit. C'est gagné.